
Carnet de voyage
Samba, bossa nova, forró : le guide de la musique brésilienne
Temps de lecture : 7 MIN
Depuis les rives du Rio de la Plata jusqu’au delta de l’Amazone, chaque région, chaque pulsation urbaine ou rurale raconte une histoire de métissage, de résistance et de joie viscérale. Fruit d'une rencontre tumultueuse entre les traditions polyrythmiques africaines des esclaves, les mélodies et harmonies ibériques et les résonances spirituelles indigènes, le paysage musical brésilien est d'une richesse étourdissante. C’est un art total, indissociable du mouvement, de la danse et de la mémoire collective.
Écrit par Florine

Musique brésilienne : culture, résistance et fête au cœur de la société



Avant d’explorer les genres, il importe de saisir la fonction sociale de la musique au Brésil. Historiquement, elle a toujours servi d'échappatoire et d'arme politique. Dans les quilombos (communautés d’esclaves en fuite), le chant et les tambours maintenaient vivantes les racines bantoues et yorubas tout en dissimulant l'entraînement martial de la capoeira. Plus tard, sous la dictature militaire (1964–1985), la chanson à texte devint la métaphore par excellence de la liberté d’expression.
Au quotidien, la musique s’écoute en groupe, autour d’une table de bar ou au coin d’une ruelle. Elle dicte le tempo des rites sacrés du Candomblé et de l’Umbanda, accompagne le retour de la pêche dans le Nordeste et électrise les dimanches familiaux. Chez les Brésiliens, faire de la musique ne requiert pas de scène : une boîte d’allumettes frottée en rythme sur un comptoir (caixinha de fósforo) suffit à lancer un refrain repris en chœur par des inconnus.
Carnaval du Brésil : Rio, Salvador et Recife
Le Carnaval n'est pas une simple festivité annuelle ; c’est le grand exutoire où toutes les tensions sociales s’effacent temporairement sous la puissance des percussions. Selon la ville où l'on pose ses valises, le Carnaval résonne d'une toute autre voix :
- À Rio de Janeiro : Les escolas de samba (écoles de samba) des favelas descendent sur l'asphalte du Sambodrome avec des batteries (baterias) de 250 à 300 percussionnistes synchronisés au millimètre près, portant l’hymne annuel de l’école (samba-enredo). Parallèlement, des millions de fêtards envahissent la rue derrière les blocos populaires.
- À Salvador de Bahia : L'esprit de fête prend la forme des gigantesques trios elétricos, des camions semi-remorques surmontés de murs d'enceintes et d'une scène où jouent des groupes d'Axé pendant des heures, escortés par des foules en transe arborant l’abadá (t-shirt distinctif de chaque cortège).
- À Recife et Olinda : Les géants de papier mâché défilent au son frénétique du Frevo et de la lourdeur tribale du Maracatu, au son des trompettes et des tambours royaux.
Samba, bossa nova, forró, axé : les grands genres de la musique brésilienne
La Samba : le pilier carioca né de racines afro-bahianaises
Bien qu’institutionnalisée à Rio de Janeiro au début du XXe siècle (notamment autour de la maison de Tia Ciata à la Praça Onze), la samba puise son essence dans le samba de roda du Recôncavo bahianais. Rythme syncopé en 2/4, elle est la colonne vertébrale du Brésil urbain. Elle se décline en multiples variantes : la samba-canção sentimentale, le pagode acoustique et intimiste né dans les années 1970 autour d'une bière et d'un barbecue, ou la samba-enredo spectaculaire. Chanteurs et figures tutélaires : Cartola (le poète du quartier de Mangueira), Clara Nunes, Beth Carvalho (« la marraine de la samba »), Zeca Pagodinho, Alcione, Paulinho da Viola. Titres incontournables : As Rosas Não Falam de Cartola : chef-d'œuvre de mélancolie poétique et de dentelle harmonique. O Mar Serenou de Clara Nunes : hymne puissant mêlant dévotion aux orixás et tempo festif. Deixa a Vida Me Levar de Zeca Pagodinho : la philosophie de la légèreté populaire brésilienne.
La Bossa Nova : le raffinement intimiste des plages de Rio
À la fin des années 1950, dans les appartements feutrés des quartiers d'Ipanema et de Copacabana, une jeunesse bourgeoise et intellectuelle invente une nouvelle manière de chanter la samba. Inspirée par le jazz américain (notamment le cool jazz), la bossa nova (« nouvelle vague ») ralentit le tempo, adoucit l'émission vocale jusqu'au murmure et complexifie les accords de guitare avec des dissonances savantes. Le chant devient confidentiel, presque nonchalant, célébrant l'amour, la nostalgie (saudade), le soleil et la mer. Artistes clés : João Gilberto (dont le jeu de guitare révolutionnaire et la voix blanche ont tout fondé), Antônio Carlos Jobim (le génie mélodique et compositeur absolu), Vinícius de Moraes (le poète diplomate), Astrud Gilberto, Nara Leão. Titres incontournables : Chega de Saudade de João Gilberto (1958) : l'acte de naissance du mouvement. Garota de Ipanema (The Girl from Ipanema) de Tom Jobim & Vinícius de Moraes : l’une des chansons les plus reprises de l’histoire de la musique mondiale. Águas de Março de Elis Regina & Tom Jobim : dialogue magistral à la virtuosité rythmique et textuelle étourdissante.
Le Forró : la poussière, l'accordéon et la sueur du Nordeste
Quand on monte dans les terres semi-arides du Sertão nordestin, le rythme change de nature. Le forró n’est pas un genre unique, mais une grande famille englobant le baião, le xote et le xaxado. C’est une musique de fête de village, de terre aride et de bal populaire (arrasta-pé), indissociable des festivités de la Saint-Jean (Festas Juninas) en juin. Le forró se danse à deux, corps contre corps, genoux imbriqués, glissant sur la terre battue. Pionniers et héritiers : Luiz Gonzaga (le « Roi du Baião », figure quasi mythologique avec son chapeau de cuir de vaqueiro), Jackson do Pandeiro, Dominguinhos, Gilberto Gil (qui l'a souvent revisité), Elba Ramalho, Alceu Valença. Titres incontournables : Asa Branca de Luiz Gonzaga & Humberto Teixeira : considéré comme l'hymne non officiel du Nordeste, décrivant la sécheresse implacable et l'exil des paysans. Esperando na Janela de Gilberto Gil : un forró chaleureux et fédérateur. Anunciação de Alceu Valença : ode poétique festive entonnée dans tous les rassemblements du pays.
L’Axé Music : l’énergie volcanique et afro-caribéenne de Bahia
Né au début des années 1980 à Salvador de Bahia, l’Axé est une déflagration d’énergie scénique. Le mot « Axé » provient de la langue yoruba et désigne la force vitale spirituelle. Musicalement, l’Axé fusionne le reggae jamaïcain, le calypso, la salsa, le frevo et surtout les rythmes de candomblé joués par les blocos afro comme Ilê Aiyê ou Olodum. Porté par des basses ronflantes, des cuivres éclatants et des batteries monumentales de tambours métalliques, c'est le son roi du carnaval bahianais. Figures emblématiques : Daniela Mercury (qui a propulsé le genre au rang national avec son album O Canto da Cidade), Ivete Sangalo (la reine des arènes brésiliennes), Carlinhos Brown, Margareth Menezes, Banda Eva. Titres incontournables : O Canto da Cidade de Daniela Mercury : hymne libérateur de fierté noire et urbaine à Salvador. Faraó (Divindade do Egito) de Olodum / Margareth Menezes : le premier grand samba-reggae qui a retourné les rues de Bahia. Araketu é Bom Demais de Banda Araketu : synthèse explosive de percussions africaines et de mélodies pop. Sans oublier la MPB (Música Popular Brasileira), courant noble né dans les années 1960 qui transcende les genres en intégrant rock, pop et traditions grâce à des géants comme Caetano Veloso, Chico Buarque, Gal Costa, Milton Nascimento et Gilberto Gil.
Pandeiro, cuíca, berimbau : les instruments emblématiques de la musique brésilienne
Le pandeiro mérite une mention particulière. Loin du tambourin ornemental des orchestres européens, il est au Brésil un instrument polyphonique complexe. En alternant le pouce pour les graves, la paume pour les médiums et le bout des doigts pour les aigus claqués, un percussionniste virtuose reproduit à lui seul le spectre complet d'un ensemble de batterie.
La Cuíca : Cet instrument à percussion frottée est sans doute le plus intrigant pour les néophytes. En glissant un chiffon humide sur une petite tige de bambou fixée à l'intérieur de la peau tout en modulant la tension avec le pouce de l'autre main depuis l'extérieur, la cuíca produit des gémissements mélodiques expressifs. Elle confère à la samba son caractère chaleureux, espiègle et immédiatement identifiable.




